Cinéma : Les figures de l’ombre

Dans le cadre d’un projet mené par les enseignants d’Anglais, 150 élèves du lycée sont allés le 28 mars dernier au cinéma Mégarama assister à la projection du film “les figures de l’ombre” (Hidden figures), en version originale sous-titrée.

 

Ci-dessous, une analyse du film, par M. Lacroze (Anglais).

 

Pour commencer, on est subjugué par l’affiche…
La bande-annonce intrigue: est-ce un blockbuster qui surfe sur des thèmes d’actualité? ou un film bien fait, intelligent et drôle?
C’est, selon moi, la seconde proposition.
Les 3 actrices principales sont très charismatiques, drôles, émouvantes et elles portent leur personnage à bout de bras avec un enthousiasme communicatif…
Leurs aventures se suivent avec fascination du début à la fin. Les détails concernant les calculs mathématiques, les trajectoires des capsules ne sont pas rébarbatifs pour les néophytes : ils ne font que renforcer l’admiration extrême que l’on porte à ces femmes exceptionnelles, douées d’une intelligence hors-norme.
La question de la place de la femme dans le monde du travail est posée subtilement, d’autant plus que se pose aussi le problème de la discrimination raciale, avec en toile de fond le mouvement pour les droits civiques des années 50 et 60.Les hommes ne sont pas ménagés, et pas uniquement les hommes blancs : les héroïnes se heurtent  aussi au scepticisme et aux préjugés des membres de leur communauté. Cependant, le regard du metteur en scène demeure bienveillant face à ces hommes  (maris ou prétendants) qui finissent par accepter l’émancipation de femmes qui les fascinent justement parce qu’elles ne rentrent pas dans des cases, parce qu’elle s’aventurent loin des sentiers battus, et parce qu’aimer vraiment une personne implique de lui laisser la liberté de s’épanouir, de la laisser nous échapper.

Quant aux  héroïnes, Katherine, Dorothy et Mary, elles mettent toute leur énergie au service de leur cause: être reconnues comme les égales des hommes et faire tomber les barrières qui les empêchent de réaliser leurs rêves, d’obtenir la reconnaissance qu’elles méritent, en dépit du  sexisme et du  racisme ambiants. Pas à pas, elles suivent leur chemin ,tout en sachant qu’elles sont des pionnières, qu’elles vont écrire une page de l’histoire du combat des femmes et des Afro-américain(e)s.
Elles essuient les affronts divers et variés avec une dignité remarquable et une détermination sans faille. La vive indignation qu’elles expriment parfois en est d’autant plus puissante et le spectateur est mortifié par les injustices qui s’abattent sur elles…
Ce ne sont pas non plus des “saintes” prêtes à tendre l’autre joue, même si elles vont à l’église. Si on les a offensées, elles n’hésitent pas à se défendre. Si elles sont victimes de discrimination, elles se rebellent en silence, elles défendent leur place, leur droits et imposent aux autres le respect qui leur est dû. Elles ne sont pas animées par un esprit revanchard: elles se concentrent sur l’essentiel, leur épanouissement et leur promotion.
Le metteur en scène montre la discrimination dans ce qu’elle a de plus concret et de plus absurde, à travers les petits détails du quotidien qui font que quelqu’un est considéré comme différent du groupe, comme un citoyen de seconde zone. La violence du rejet de l’autre dans ces passages est extrême et le spectateur rugit de colère et trépigne sur son siège.
Les actes de violence physique sont relégués au second plan, ils font partie de l’actualité vue à la télévision par les personnages (l’incendie d’un bus de Freedom Riders) ou sont suggérés dans des scènes dont sont témoins les protagonistes principaux ( une manifestation de militants noirs contre la discrimination qui dégénère avec l’arrivée des forces de l’ordre) . Ces actes ne sont pas gommés, minimisés ; on comprend très bien que les vexations de la vie quotidienne entraînent inévitablement des situations dramatiques.

Au final, même si le film est plein d’espoir et que la réussite de ces trois scientifiques galvanise les spectateurs, même si certains personnages blancs  aident les héroïnes dans leur ascension, et même si les plus bornés finissent par accepter cette réussite et manifester quelques remords, il ne faut pas oublier que Katherine est souvent bien seule au milieu de ses collègues blancs, même dans les moments de liesse, comme dans la salle de contrôle, lorsque John Glenn amerrit aux Bahamas, sain et sauf. On voit bien que les groupes ethniques ont encore beaucoup de mal à se mélanger, et qu’on exulte de bonheur face aux succès de la NASA, mais le plus souvent séparément, chacun de son côté.
La course aux étoiles, à laquelle participe toute une nation, est menée tambour battant, avec un suspense digne d’un thriller, de très belles images d’archive, et une reconstitution très minutieuse de l’époque, ce qui rend le film encore plus jubilatoire.

Le film fait aussi référence à la chasse aux sorcières dont ont été victimes les Communistes aux Etats-Unis et au patriotisme exacerbé des deux futures superpuissances, qui sous couvert d’avancées scientifiques censées être bénéfiques pour l’humanité, se livraient à une lutte sans merci pour imposer une idéologie, un mode de vie, et pour placer le plus de pions possibles sur l’échiquier mondial. La scène où Katherine subit un interrogatoire en règle pour savoir si elle n’est pas à la solde des Russes est pleine d’une ironie mordante, tout comme celle où le policier blanc du début du film imagine les perfides Russes en train d’épier les faits et gestes des citoyens américains depuis le ciel, expression simpliste de sa frustration face à la victoire des Russes qui ont envoyé avec succès des capsules dans l’espace… les premiers! Vexation suprême aussi pour le gouvernement et l’armée américains, qui craignent que les Russes ne plantent un drapeau sur la Lune avant eux, et qui  exercent une pression énorme sur les scientifiques de la NASA, afin que les Etats Unis d’Amérique ne demeurent pas à  la traîne dans la conquête spatiale !

La bande-son est très efficace d’un point de vue musical, puisque les grands noms du R & B et de la soul actuels y ont contribué ( Pharrell Williams, Mary J.Blige, Alicia Keys, Janelle Monae, pour ne citer qu’eux). Les paroles de ces chansons sont aussi très engagées politiquement, revendiquant une fierté noire tout à fait légitime, et empruntent le slogan de campagne de l’ex  Président des Etats-Unis, Barack Obama : « Yes, we can ! »
JFL